Banana YOSHIMOTO - Kitchen
En 1963, Ben et son orchestre immortalisent La Banana, chansonnette à boire et à manger. À danser surtout. Chansonnette pour le moins indigeste. Boire n’est pas exactement le sujet de Kitchen, premier roman de Banana Yoshimoto, vingt-trois ans. Manger ou comment se nourrir l’un de l’autre, voilà pour l’un des thèmes nourriciers de cette œuvre.
Banana est née en 1964, à Tokyo. Son père est une des figures intellectuelles majeures du Japon de l’après-guerre. Sa sœur peint et dessine. Banana, elle, mitonne les mots. Des mots qui scintillent longtemps, parce que l’auteure au prénom fruité œuvre dans le cercle ultra-sélect des trois étoiles de la littérature.
Moderne, Banana, mais pas non plus le genre à flamber. Les atermoiements rebelles ou l’acupuncture punk de la post adolescence, ce moment où des êtres quelque peu retardés se rêvent à l’écart du monde, auteurs de leur idéal autarcique, voilà l’univers où l’on a souvent eu tendance à la cantonner.
A tort. Le propos de son œuvre tend à l’universalisme. La perte. Le deuil. L’amour si difficile à acclimater. Thèmes majeurs abordés dans ses romans et nouvelles. Au nombre desquels on compte N. P. (1990), Lézards (1993), Dur, Dur (1999), Le Dernier Jour (2000) et, bien sûr, Kitchen (1988). Puisque cuisiner c’est aussi questionner quelqu’un sans relâche, Banana cesse d’y interroger le monde. Et de soumettre avec tendresse ses figures romanesques à la question récurrente : qu’est-ce qui détermine le chemin à prendre ?
Banana Yoshimoto, dont le premier roman, Kitchen, est tout sauf un livre de cuisine, a pour vrai nom Mahoko Yoshimoto. Alors pourquoi Banana ? Rien à voir avec la chansonnette du début. Seulement parce que ça sonne.
Kitchen paraît en 1988. Un an plus tard, le mur de Berlin s’écroule sous l’ultime poussée des libertés individuelles. Cette année-là consacrera la chute des dictatures communistes du bloc de l’Est. Pas celle des ventes de ce premier roman qui font de la jeune nippone une « bête selleuse ». Bientôt plus de deux millions et demi d’exemplaires vendus. Pour le seul Japon.
Le parfum envoûtant émanant de cette cuisine annonce le vent nouveau qui se lève sur la littérature japonaise. Toujours ce côté Tristesse et beauté tiré du modèle Kawabata, mais traité sous l’angle d’une modernité autrement plus individualiste.
Kitchen est un grand petit roman en deux parties. Banana Yoshimoto est passée maître dans l’art d’accommoder les choses de la vie, la naissance fébrile du sentiment amoureux, la perte et le deuil. Omniprésents. L’héroïne de Kitchen s’appelle Mikage Sakurai. Ses parents sont morts jeunes, l’un et l’autre. Elle a été élevée par ses grands-parents. Au moment de son entrée au collège, son grand-père meurt. Au début du roman, on apprend que l’heure de la grand-mère vient de sonner.
Contre la solitude, rien à faire si ce n’est se replier dans une douce somnolence. Orpheline. Neurasthénique. Se blottir contre le frigo de la cuisine dont le ronronnement parviendrait presque à atténuer un malheur sans larme. Au début donc, une jeune fille de vingt-cinq ans, et plus aucun parent proche sur cette terre. Devant elle, le monde. Une fille qui colle sa tristesse au réfrigérateur.
Sauf que… Un jeune homme de son âge lui fait une proposition. Rien d’indécent, même si ça la trouble. Il l’invite à partager l’appartement où il loge avec sa mère. Sans doute parce que vivre avec une personne plus âgée est terriblement angoissant. Rien d’indécent. Mais même connivence douloureuse. Une attirance qui ne veut surtout pas dire son nom. Mikage s’installe chez les Tanabe en parasite.
Sauf que… Normalement, un parasite tire sa nourriture de son hôte qu’il exploite. Là, c’est Mikage qui se met à cuisiner pour les Tanabe. Nulle exploitation. Juste le besoin de l’action. La litanie des plats meuble les conversations. Kitchen. En anglais : cuisine. Celle des Tanabe plaît énormément à Mikage. L’héroïne aime donc les cuisines. Toutes les cuisines. Elle les aime plus que tout autre endroit au monde. Les cuisines en tant que lieu fonctionnel, rutilant d’ustensiles lustrés par l’usage ou bien luisant de crasse, peu importe, pourvu que ce soit un endroit où se préparent les repas. Où quelqu’un s’apprête à nourrir l’autre.
Et les jours de Mikage de s’épuiser dès lors au rythme nostalgique et subtil d’une plume, la plus poétique et délicate qui soit. Ces jours écoulés selon une chronologie floue entre le fils Tanabe et sa mère, l’éblouissante Eriko. Le père du garçon, en fait, confessant avoir choisi la transsexualité à la mort de sa femme, certain qu’il ne pourrait en aimer une autre après elle. Ces jours écoulés au sein de cette famille qui tente de se recomposer finissent par apporter une définition plausible du bonheur.
Le bonheur ? Mener une vie où rien ne vous oblige à prendre conscience de votre solitude. Et le temps d’une suite de pages à la grâce évanescente, l’épisode tire déjà à sa fin. La douleur s’efface. En pointillé. Mikage s’en va vers d’autres cuisines. Pour apprendre les us raffinés de l’art culinaire.
Kitchen est un immense roman minuscule en deux parties. Et puisqu’au Japon les plats se dégustent dans l’ordre que chacun choisit, avec Kitchen pas d’entrée. Exposition plus ou moins roborative des personnages et des enjeux prêts à être classiquement servis sur la table du lecteur. Pas davantage de plat dit de résistance puisque chez Yoshimoto tout se prépare et se savoure en même temps.
L’écriture procède d’un raffinement exquis, un minimalisme diffus, style tout en retenue, élégance gracile, où l’absence voulu de repères temporels désoriente peu à peu le lecteur avec délice. Son héroïne tombe amoureuse de ce lieu où finalement l’un nourrit la faim de l’autre, tout en hésitant encore beaucoup sur la recette qui leur permettrait d’accommoder enfin l’existence à leurs sauces.